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21 juillet 2015 2 21 /07 /juillet /2015 12:01

~~La seconde naissance de l’homme.

La période des vacances est l’occasion de recharger nos batteries intellectuelles en glanant dans des ouvrages, jusqu’alors ignorés, des informations, des savoirs, qui peuvent enrichir des réflexions que peut-être nous développerons dans l’autre période de l’année ou plus tard encore.

J’ai découvert ce livre : ‘Une seconde naissance de l’homme’, passionnant, de Jean Guilaine (professeur au Collège de France, spécialiste du Néolithique), édit. O. Jacob, mars 2015. Evidemment je m’appuie sur de larges extraits pour vous inviter vivement à lire ce livre dans son intégralité.

Comme souligné, d’une façon rapide, le passage du Paléolithique au Néolithique peut se caractériser ainsi : « Les temps paléolithiques, dont la très longue durée (quelques 2 500 000 ans) n’avait connu, en dépit de remarquables exemples d’adaptation aux contextes environnementaux, aucun affranchissement fondamental à l’égard de ceux-ci. L’homme ne pouvait jusque-là que négocier avec la nature et gérer au mieux les ressources que celle-ci lui proposait. Elle était dominante, lui dominé.

Or, il y a environ 12000 ans, c’est-à-dire avant-hier à l’échelle de l’évolution, une mutation s’amorce. En plusieurs points de la planète, l’homme cherche à se libérer de ce joug, expérimentant par divers tâtonnements appliqués au monde végétal et animal des stratagèmes pour ne plus être dépendant des contraintes du milieu. Il y parviendra en « inventant » l’agriculture et l’élevage, en « fabriquant » en quelque sorte de nouvelles plantes, de nouvelles bêtes. Une transformation sans retour qui fît de lui le maître, l’unique aménageur de son environnement, mais aussi souvent le destructeur de celui –ci.

Pour franchir ce cap qui le désolidarisa de la nature, l’homme dut d’abord beaucoup cogiter avant de se lancer dans cette aventure (sic).»

Pour des raisons évidentes, je ferai référence au grand chapitre : ‘Maîtriser la nature : Environnement, Temps, domestication’ p.42-74, et plus particulièrement, p.55-74 : ‘Du chasseur à l’agriculteur, conscience et notions de temps’ qui nous offre un historique profond de la relation qui se développe entre ‘le sujet pensant’ et le temps. L’auteur nous signifie que le terme synonyme peut être ‘sujet cogitant’.

Préalablement l’auteur précise toutes les précautions qui s’imposent avant de franchir le stade de l’affirmation à propos de ce thème. Dans le paragraphe : ‘Du chasseur à l’agriculteur, conscience et notions du temps’, ce qui fait référence au temps du chasseur consiste à repérer le cycle des saisons pour s’approvisionner en proies nécessaires à la nourriture, pour l’agriculteur la reconnaissance du cycle saisonnier lui permet d’agir en phase avec la nature, il est dans ce cas bien moins passif. C’est donc l’observation de ce qui a été déjà constaté auparavant dans la nature, au cours des cycles précédents, qui provoque l’idée chez l’homme primitif que son action peut aboutir à un résultat projeté favorable. Cette perception du temps authentiquement cyclique fait penser à la thèse de ‘l’Eternel Retour’ développé par Nietzsche, où le temps a sa propre dynamique et l’être humain n’y peut rien. Mais prendre conscience du retour de ce qui a déjà été constaté auparavant (mémoire : temps passé) révèle la mise en œuvre d’une capacité de projection (temps à venir) qui engage et nourrit la cogitation. On doit comprendre aussi que se met en place très tôt un processus d’addition des cycles naturels qui relève de la faculté primitive de cogitation. Cette opération est fondamentale car prendre conscience de la succession de cycles qui ont une durée naturelle c’est intégrer l’idée première d’une scansion qui rythme ce que l’on pourrait déjà appeler l’écoulement temporel.

Dans le paragraphe : « Origines : le temps déduit de l’espace ? » L’auteur met en évidence une primitive expérimentation conjointe de la notion d’espace et de temps. (Voir article du 27/08/2014 : ‘Un authentique Big-Bang’). P.57 : « Au paléolithique archaïque, aux alentours de 1,9 millions d’années, l’analyse de la documentation fournie par plusieurs sites africains montre une gestion des matières premières fondée sur un certain rapport à l’espace (et donc au temps). A Oldowaï (en Tanzanie), les matériaux bruts nécessaires à la taille ont été apportés de sources distantes de 3 km. De gîtes plus lointains, entre 9 et 13 km, on n’a ramené que des outils finis…

L’histoire des temps paléolithiques, dans leur extrême durée, est précisément caractérisée par une maîtrise de l’espace toujours plus élargie, par des déplacements sans cesse portés vers des frontières plus lointaines. Ces pérégrinations impliquent donc une maîtrise minimale du temps… Dans ce cas, le temps nécessaire pour parvenir aux gîtes est une notion intellectuellement assimilée. »

Dans le paragraphe : « Les rythmes saisonniers des sociétés de chasseurs-cueilleurs évolués » : « Le concept de temps se confond avec celui de saison, ou plutôt, de saisonnalité… Les circuits du chasseur-collecteur sont calqués sur la géographie des ressources et sont étroitement corrélés à une grille calendaire, celle-ci incluant le degré d’amplitude chronologique nécessaire à l’accès aux proies ou aux cueillettes. »

Paragraphe : « L’art et le temps » : « On a beaucoup disserté sur la signification de l’art rupestre paléolithique. A côté des problèmes qu’un tel sujet peut agiter sur la formation de l’esprit humain, la question ici soulevée paraîtra bien ténue : l’art fut-il un marqueur du temps ? … On peut s’interroger sur la signification des marques temporelles observables sur certaines œuvres, pariétales ou mobilières. »

Paragraphe : « Existait-il des « calendriers » paléolithiques ? »

« Des sortes de « calendriers » auraient existé dès les débuts du Paléolithique supérieur et des périodes plus récentes, soit un champ chronologique se déroulant d’environ – 35000 jusqu’à – 5000.

Ces vestiges traduiraient un procédé symbolique de notation du temps, basé sur l’observation des phases de la lune…

L’homme semble donc s’inscrire dans un temps donné par la nature dont, chaque mois, les phases de la lune lui livrent témoignage : il en découpe les séquences qu’il mémorise et dont il tire parti de façon pragmatique. En ce sens, les activités périodiques et les rites qui leur sont liés peuvent être dès lors largement anticipés, programmés. »

Cours du temps et rythmes agraires.

« Si les néolithiques étaient tributaires du temps « climatique » pour leur quotidien, nul doute qu’ils aient essayé de « domestiquer » le temps cosmique, de la même façon qu’ils maîtrisaient désormais l’environnement végétal et animal. En ritualisant son déroulement annuel, en l’artificialisant, en le socialisant à travers des rythmes (fêtes, rites), ils ont fait du temps « naturel » une entité culturel.

Des monuments à mesurer le temps.

Le temps de l’artisan.

« Ainsi les élites néolithiques marquait-elles leur position sociale par l’acquisition d’outils « inutilitaires » à fort impact esthétique ou émotionnel : un comportement étonnamment moderne. Dans le cas évoqué des haches de parade, on sait, grâce à des enquêtes ethnographiques, que leur temps de réalisation peut être particulièrement long, plusieurs mois souvent. Le temps investi est donc un marqueur hiérarchique. »

Temps-mémoire, « éternité »

« Sans doute cette dramatisation ou « théâtralisation » architecturale entre espace profane et espace sacré trouve-t-elle sa réplique dans la conception du temps réel/éternité ou intemporalité. Un rite peut accompagner ce transfert entre ces deux états. En statufiant tel personnage, en le mutant en une image de pierre, on le fait passer du temps court au temps long…

Temps/espace, temps réel/temps mythique, rythmes saisonniers et « philosophie » de l’éternel retour, tentatives de mesure et de découpage de la durée, temps des vivants/intemporalité, etc., les quelques exemples évoqués montrent que toutes ces interrogations ont été, à des degrés divers, abordées et assumées par les préhistoriques. Les quelques exemples évoqués sont, pensons-nous, assez suggestifs : toutes les grandes spéculations de l’humanité sur le temps sont fort anciennes et, très tôt, des réponses y ont été apportées, au gré des cultures et des degrés de socialisation. »

Entre la période la plus primitive que l’auteur a identifié (250000ans), et celle qui nous amène jusqu’à – 5000 ans et plus près, l’homme a progressivement tissé un lien entre ce qui apparaît comme étant de l’ordre de la nature et ce qui est de l’ordre d’une nécessité existentielle. Pour les besoins de la cause, l’homme a capturé dans son environnement des signes observables qui se répétaient d’une façon régulière, que ce soit sur des cycles courts (jour et nuit) ou plus longs (saisons), pour lui-même se situer dans l’écoulement de son existence. On peut considérer que concomitamment, au fil de ce temps, il développe une conscience de plus en plus aigüe de son existence propre. Être : existant humain et Être : dans le (un) temps, pourrait vouloir signifier une seule et même chose. Dans ce cas la moindre différenciation ne peut être envisagée.

Pendant la durée du paléolithique on peut dire qu’il s’agit d’un côtoiement entre la marche de l’homme et ce qui peut être considéré comme la production d’une marche du temps, l’appropriation intellectuelle par le ‘sujet cogitant’ doit être rudimentaire. Toutefois, comme l’auteur l’indique à partir de – 35000 ans l’art rupestre étudié pourrait laisser apparaître des marqueurs du temps ainsi que les hypothétiques calendriers paléolithiques. Dans ce cas nous aurions des indications d’un processus effectif d’intériorisation du flux du temps, via des procédés symboliques de notation de ce temps, sur la base de la compréhension et de l’intégration de durées. L’appropriation intellectuelle est donc de plus en plus élaborée.

Au milieu du néolithique l’homme attribue de la valeur à des durées temporelles c’est ce qui est présenté dans le paragraphe : « le temps de l’artisan ». Il y a là un investissement du temps par l’homme, il se l’approprie pour lui attribuer sa valeur, par exemple celle de la durée d’une action humaine sur la matière.

Selon J. Guilaine il y eut la volonté de « domestiquer » le temps cosmique. A juste raison, il y voit là, un processus culturel à l’œuvre et donc un ajustement encore plus harmonieux entre une idée intime que se fait l’homme du flux du temps avec celui qui apparaît par l’observation du cosmos. A ce propos on doit comprendre que cette volonté de domestiquer le temps cosmique est illustrative de la volonté de l’homme de se projeter dans le cosmos et donc de l’habiter. Sans chercher à conjecturer au-delà, il est significatif de constater que ce serait le temps qui serait l’intermédiaire, le tremplin de cette projection.

Il n’y a pas matière à conclure quoi que ce soit, avec la lecture de ce livre. Ce livre révèle un magnifique chantier de réflexions sur des indices qui nous aident à comprendre ce qui a contribué à un éveil intellectuel de l’être humain depuis le surgissement dans la nature d’une intelligence première, il y a environ 12 millions d’années. L’’Être de la nature’ a suivi une très longue marche pour devenir aussi progressivement un ‘Être dans la nature’. Contrairement à ce qu’affirme l’auteur, je pense que l’homme moderne ne peut pas se désolidariser complètement de la nature, il y a cohabitation de deux Êtres chez l’Être humain sachant que la place de l’être dans la nature est évidemment de plus en plus prépondérante et la dynamique de ce déséquilibre ne peut que s’accentuer sans qu’une influence de ‘l’être de la nature’ ne soit définitivement extirpée. Dans le cas contraire un représentant d’une nouvelle humanité pourra écrire : ‘La troisième naissance de l’homme’. Les représentants de cette nouvelle humanité seront tellement prothèsés qu’effectivement plus rien de naturel ne les détermineront.

Le problème de la compréhension, ou de la perception, de l’espace et du temps, que nous : sujets pensants, d’aujourd’hui, pouvons avoir, n’est absolument pas figé. Rappelons-nous de la discorde, il y a trois siècles, entre Leibniz et Newton. Selon la conception de Leibniz l’espace et le temps sont des productions du sujet ; par conséquent ils ne sont pas absolument indépendants. Selon Newton l’espace comme le temps n’est ni substance ni accident mais possède une ontologie singulière (sic). Il se rapporte à l’existence des choses et non pas à son essence. Etant l’« affection commune de tout ce qui existe », il faut dire que dès lors qu’un être existe, existe à fortiori un espace qui est comme l’« amplitude de sa présence » ou sa « quantité de présence ». C’est ainsi que l’espace infini et absolu est la suite nécessaire, l’« effet émanant », de l’Être infini qui est premier à exister. Sur cette base, il devient possible d’affirmer de Dieu qu’il est omniprésent. L’espace absolu est ainsi le sensorium (centre de toutes les sensations) de Dieu. Leibniz s’oppose à cette définition de l’espace car : «Si l’espace existait véritablement comme entité, comme substance de fond, Dieu aurait à choisir un endroit où placer l’univers dans cette substance. » Newton, dans ses ‘Principia’ donne comme définition du temps : « Le temps existe dans et par lui-même et s’écoule tranquillement sans référence avec quoi que ce soit d’extérieur. » Ce temps absolu est sans rapport avec le temps relatif : « … apparent et vulgaire qui est cette mesure sensible et externe d’une partie de durée quelconque [ … ] prise du mouvement : telles sont les mesures d’heures, de jours, de mois, etc., dont on se sert ordinairement à la place du temps vrai. »

La variable temps qui s’inscrit dans les équations décrivant la majeure partie des lois physiques que nous maîtrisons actuellement correspond au temps classique conformément à la définition de Newton. Ce n’est qu’en troisième année de physique, à l’Université, que l’on commence à enseigner le temps de la relativité restreinte qui, il est vrai, ne s’applique que dans des conditions particulières extrêmes.

Il y a unanimité chez les physiciens pour considérer que le grand bond théorique espéré à venir impliquera une nouvelle conception du temps et de l’espace.

Quand on lit avec attention un ouvrage comme celui que vient de publier Jean Guilaine on peut s’interroger sur l’obstination des physiciens tel que Carlo Rovelli qui affirme que : « le temps est émergeant et que cela correspond à un fait dans la nature ». Temps émergeant c’est aussi ma conviction mais la cause de cette émergence c’est la ‘Présence’ de l’être cogitant et Guilaine pourrait conforter ma conviction.

Je pense que le temps qui pour nous fait sens est celui qui intimement contribue au développement de la faculté de penser de l’être humain. Toute autre référence de temps me semble chimérique. A ce niveau, l’argument qui fait appel au critère d’une nécessaire objectivité constitue vraiment ce que l’on appelle un faux ami.

Il y a une dizaine d’années, A. Connes et C. Rovelli ont publié des travaux qui tentaient de montrer que la seule flèche du temps qui devrait faire sens pour les physiciens serait celle induite par le refroidissement irréversible du rayonnement fossile. Pourquoi cette flèche serait exhaustive, plus vrai, plus authentique, alors qu’elle est le fruit de l’observation par le sujet pensant ? Pourquoi exclure que le temps qui nous est donné soit autre chose que le temps dont nous avons l’intelligence et qui en est son substrat ?

Depuis deux ans Lee Smolin nous dit avec force que le temps est réel et donné dans la nature, (voir son livre la ‘Renaissance du temps’). On peut considérer que le livre de Jean Guilaine nous offre la possibilité de réfuter la thèse de Smolin car la nature, certes, offre des cycles, offre donc des durées répétitives mais en aucun cas cela n’est, ni ne fait, du temps. Ces durées peuvent ‘faire’ du temps si et seulement si on les additionne (primitif processus mental de l’addition ?), si intellectuellement on les enchaîne. Or il faut qu’il y ait un être cogitant présent dans la nature pour concevoir un enchaînement dit temporel, à partir de là ces durées naturelles peuvent être, de plus, qualifiées de durées temporelles. Le temps n’a de consistance que par la ‘Présence’ de l’être pensant’. Depuis, on comprend que l’être humain a fabriqué des machines marquant des intervalles aux durées contrôlées, des machines de plus en plus sophistiquées qui égrènent le temps. La précision de la mesure de notre temps se rapporte maintenant à la précision avec laquelle on crée des intervalles naturels élémentaires de plus en plus étroits. Nous en sommes aujourd’hui à concevoir l’attoseconde.

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