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5 janvier 2018 5 05 /01 /janvier /2018 10:25

Turing or not Turing

Avant tout je souhaite une excellente année 2018 à mes lecteurs.

Je vous cite ci-dessous un extrait d’un article de ‘La Recherche’, (Octobre 2017) dans lequel S. Dehaene livre un entretien :

« La pensée géométrique est assez ancienne. Il est très intrigant de voir que, il y a 1.6 à 1.8 millions d'années les hommes, façonnaient déjà des objets aux propriétés mathématiques élaborées, notamment des pierres en forme de sphère, comme s'ils possédaient la notion d'équidistance à un point. On connaît également des dizaines de milliers de bifaces, ces outils pourvus de deux plans de symétrie orthogonaux : ils ont le même degré d'ancienneté, et leur perfection géométrique démontre une recherche délibérée de la géométrie, au-delà de la simple utilité fonctionnelle. Dès lors, je me demande si la capacité de représentation symbolique et récursive n’est pas apparue, dans un premier temps, indépendamment du langage, avant tout comme un système de représentation rationnelle du monde.

Le cerveau d'Homo erectus avait peut-être déjà atteint la compétence d'une machine de Turing universelle (sic), capable de représenter toutes les structures logiques ou mathématiques possibles. Peut-être est-ce une illusion, mais pour l'instant, notre espèce a réussi à comprendre l'organisation des structures du monde à toutes les échelles de l'Univers. Dans un deuxième temps, il y a environ 100.000 ans, on observe une explosion culturelle qui suggère un langage, une communication... On peut donc se demander s'il n’y a pas d'abord la mise en place d'un système de représentations mentales enchâssées, puis l'apparition d'une capacité à communiquer ces représentations. »

Depuis que j’ai lu ce document, je suis intrigué par ces propos avancés par l’auteur. Je suis interpelé parce que Dehaene laisserait entendre qu’Homo erectus est doté d’un cerveau qui avait peut-être déjà atteint la compétence d’une machine de Turing universelle… En conséquence dans une bonne mesure la compétence actuelle de notre cerveau est préétablie dès cette époque. Son hypothèse fait penser à une conception platonicienne inversée : ce ne seraient pas les pages de l’Univers qui seraient pré écrites et que le cerveau humain devrait apprendre à décrypter mais ce serait le cerveau de l’homme qui serait pré imprégné d’une compétence spécifique type machine de Turing universelle permettant d’accéder à une compréhension de l’Univers. Ainsi une capacité de perception du monde physique serait déterminée avec l’émergence d’Homo erectus. Notre compréhension actuelle et à venir serait inhérente au cerveau d’Homo erectus. Cela met à mal l’historicité de l’évolution car il est inenvisageable de séparer l’histoire de l’évolution du cerveau des Homos, jusqu’à nous, de l’histoire de ses évolutions physiques intégrales qui sont aussi la conséquence de sa volonté de survie face à l’hostilité de la Nature qu’il ne peut que progressivement comprendre pour progressivement s’adapter et la maîtriser (cf. Descartes)

Pour étayer mon scepticisme je me réfère à E. Mach (1838-1916), bien qu’il ne soit pas habituellement ma source d’inspiration, mais sur le point énoncé je suis totalement en phase : « La tâche des théories physiques consiste à organiser notre expérience conformément au postulat de l’économie de la pensée. Une loi physique est un condensé d’expériences permettant de faire l’économie d’innombrables expériences, une théorie scientifique est une construction ((sic) coordonnant nos sensations en vue de la prédiction d’expériences futures. » Mach, lecteur de Darwin, tient les concepts et les théories scientifiques pour des instruments de la survie de l’espèce.

La théorie de l’évolution met en jeu un processus d’évolution grâce à l’apprentissage, à l’observation, à la scrutation de l’environnement et le résultat s’appelle l’adaptation pour acquérir de l’indépendance vis-à-vis des contraintes environnementales. C’est-à-dire que le cerveau engrange des données mais aussi et surtout développe une capacité progressive à inférer. Capacité acquise à un certain stade de l’évolution du cerveau constituant un tremplin pour projeter une nouvelle phase d’évolution. L’évolution de ces capacités est marquée par l’évolution du volume de ce cerveau et par l’enrichissement des connexions neuronales. Cela correspond à ce que l’on appelle l’encéphalisation : il y a de la matière cérébrale produite pour une taille corporelle qui reste à peu près équivalente. Le volume du cerveau des Homo erectus les plus jeunes a doublé (1200 cm3) au regard des plus anciens, cela correspond à une durée d’un million d’années.

Ainsi concevoir qu’il puisse y avoir une correspondance complète voire partielle entre la compétence d’une ‘machine de Turing universelle’ et le cerveau humain ne peut valoir à mon sens qu’à un stade de développement cérébral correspondant à celui d’Homo Sapiens et encore c’est à voir. Si on tient compte du découvreur (Jean-Jacques Hublin) de l’Homo sapiens le plus ancien (300 000 ans, au Maroc), il nous dit qu’entre notre cerveau d’Homo sapiens « moderne » et celui dont le crâne a été découvert il n’y a pas beaucoup de différences si ce n’est ce qui affecte le câblage du cerveau. C’est peut-être à ce niveau que se joue une différence qualitative significative. 

Rappelons-nous de ce qu’est une machine de Turing universelle : universelle, parce que c’est une machine de Turing qui peut simuler n’importe qu’elle machine de Turing sur n’importe qu’elle entrée (sic). Une machine universelle prend en entrée la description de la machine à simuler et l'entrée de cette dernière (re-sic), (voir wikipédia). La référence à la machine de Turing universelle est obligatoire pour qu’il y ait une relation avec la récursivité.

Dans le ‘Dictionnaire d’histoire et philosophie des sciences’, on peut lire ce qu’implique tout ce qui concerne l’invention de A. Turing (1912-1954) : « Sa conception de machine[1] qui en tant que dispositif mimant les manipulations symboliques qu’opère un humain qui réalise un calcul, prétend modéliser la notion intuitive de calculabilité. » ; « La notion de machine universelle de Turing laissait entrevoir la possibilité de construire un dispositif capable de calculer tout ce qui est calculable, ou disons-le dans les termes de la thèse de Turing, tout ce qu’un calculateur humain peut faire. Les bases formelles étaient posées pour la quête du « cerveau artificiel ». Enfin, en héritage je cite cette problématique durable qu’il nous a confiée : « Le deuxième grand legs de Turing, lié aux présupposés matérialistes de la thèse de Turing, et plus généralement à la tradition (sic) identifiant calcul et pensée, est aujourd’hui perpétué par ceux qui, au sein de la recherche en Intelligence artificielle, considérant les thèses avancées par Turing en 1950 comme leur programme. Leurs réponses, aujourd’hui encore, sont pour le moins insuffisantes. Si calculer est une manière de penser, la pensée en est-elle calculable ? »

A ce stade de l’article, je dois indiquer qu’en exprimant un désaccord avec la thèse de Dehaene, je véhicule peut-être une contradiction car en faisant l’hypothèse que l’espace-temps est un propre de l’homme et en proposant un scénario d’émergence de ce propre (voir article du 05/08/2017) je dois assumer l’idée qu’en conséquence, concomitamment, Homo erectus commence à entreprendre la cogitation, le calcul, de la trajectoire de son déplacement sur la planète Terre. Est-ce que la reconnaissance de cette entreprise peut conduire à rallier le point de vue de S. Dehaene ? Non, je ne le crois pas, même en termes de potentialité, la compétence d’une machine de Turing universelle ne peut pas être un attribut d’Homo erectus. (C’est un sujet à suivre, de toute façon je considère que ce débat est très, très, important et remercions S. Dehaene d’en être l’initiateur.)

 

[1] Alan Turing a imaginé une telle machine en 1936. Cette machine est considérée par certains comme l'origine de l'ordinateur à programme enregistré conçu par John von Neumann (1946) qui porte maintenant son nom : l'architecture de von Neumann.

 

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